Peut-on toujours suivre Naguib Mahfouz?

Hakim Ben Hammouda.

Naguib Mahfouz est aujourd'hui certainement la plus importante figure intellectuelle dans le monde arabe et ce pour plusieurs raisons. D'abord, c'est véritablement l'un des pères fondateurs du roman arabe moderne. Naguib Mahfouz a publié près d'une cinquantaine de romans et d'ouvrages qui ont retracé les mutations politiques et sociales de l'Egypte du siècle dernier. Particulièrement, il a écrit une superbe trilogie sur le Caire qui a su avec élégance et mélancolie saisir le temps qui passe et inscrire pour toujours les peines, les amours et les espérances d'une période hantée de désir et d'utopie pour un autre monde ! Naguib Mahfouz est également respecté car il est le seul écrivain arabe a avoir reçu le prix de Nobel de littérature il y a quelques années. Un prix qui a permis à la littérature arabe de dépasser le cercle réduit de ses lecteurs et d'aspirer à l'universel. Mais, aussi Mahfouz est vénéré car il a fait l'objet d'une tentative d'assassinat en 1994 par un jeune intégriste qui a reconnu lors de son procès n'avoir jamais lu une ligne et de s'être attaqué au maître sur l'ordre de son émir ! Ainsi, plus que quiconque cet écrivain a incarné pour les Arabes la modernité, le désir d'universel et la quête de liberté ! Pour l'ensemble de ces raisons et bien d'autres encore Mahfouz est considéré comme une icône vivante de la culture arabe contemporaine ! Une posture qui explique que beaucoup de ses errements politiques ont toujours été pardonnés et oubliés par le passé et ses idées ainsi que ses romans ont toujours été lus avec beaucoup d'égards !

Or, les positions prises par le maître ses dernières semaines ont suscité l'embarras, le doute voir même le refus ! En effet, Naguib Mahfouz vient de s'opposer à la publication au Caire de son fameux roman « Awlâd hâratina » par une maison d'édition étatique sans l'accord des autorités religieuses d'Al Azhar ! Rappelons d'abord les faits ! Ce roman écrit par Mahfouz en 1957 et publié par le quotidien Al-Ahram en 1959 a soulevé un tollé de la part des milieux fondamentalistes qui se sont opposés à la publication de cet ouvrage au Caire. Depuis, cet ouvrage n'a jamais été publié en Egypte. Mais, il a été publié au Liban en 1964 et a été traduit en français et publié par les éditions Actes Sud en 1991 (« Les Fils de la Médina »). Du coup, la publication de cet ouvrage en Egypte est devenue un important élément dans la bataille qui oppose depuis des décennies les intellectuels égyptiens et l'institution d'Al Azhar qui a toujours exigé un droit de regard sur leur production. Un droit de regard qui est allé jusqu'à l'apostasie de l'universitaire Nasr Abou Zeid pour son interprétation ouverte et historique du Coran. Plusieurs écrivains et intellectuels égyptiens, dont le metteur en scène Yousif Chahine, ont été poursuivis pour leurs ouvres dès que les fondamentalistes les jugent un tant soit peu critique à la morale rigoriste qu'ils cherchent à imposer aux sociétés musulmanes !

Or, dans ce cas précis une solution semblait être trouvée ! En effet, pour dissiper l'inquiétude grandissante liée à leur victoire électorale, les frères musulmans étaient, semble-t-il, prêts à composer et fermer l'oil sur certains écarts. Ainsi, le livre « Awlâd hâratina » allait non seulement être publié de nouveau à Beyrouth et pour la première fois au Caire mais un auteur islamiste avait accepté de signer une préface dans laquelle il défendait la liberté d'expression et qu'un roman ne pouvait être critiqué que sur la base de critères esthétiques et artistiques !

Tout allait bien donc jusqu'à ce revirement de dernière minute de Mahfouz lui-même qui se soumet à l'arbitrage d'Al Azhar pour la publication de son ouvrage. Une réaction qui a provoqué un tumulte dans l'intelligensia et tous les modernistes cairotes ! Car comment un auteur de l'importance de Mahfouz accepte-t-il se soumettre à la censure ? Que faire de toutes ses années de lutte pour limiter l'interventionnisme des institutions religieuses dans la vie publique et particulièrement dans le domaine de la liberté d'expression ? Comment oublier toutes ses vies brisés d'écrivains qui de Ali Abderrazek à Taha Hussein et Nasr Abou Zeid ont essayé de réfléchir et d'écrire librement ?

Certains intellectuels égyptiens et arabes ont exprimé leur désaccord avec Mahfouz. D'autres se sont confinés dans un silence saisissant ! Mais, il paraît difficile de suivre le romancier dans cette voie car la liberté d'expression n'a pas de prix !

 

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