« L'Immeuble Yacoubian », un chef d'ouvre !

Hakim Ben Hammouda

Depuis que l'on a su que le chef d'ouvre de l'écrivain égyptien Alaa al-Aswani allait être adapté au cinéma par le jeune metteur en scène Marwane Hamed on a tous retenu notre respiration ! On voulait savoir si le film allait rendre toute la sensibilité, l'intelligence et la drôlerie de ce livre devenu l'un des plus grands best seller du monde arabe depuis deux ans ! On avait peur pour ce jeune metteur en scène qui s'est attaqué à une ouvre importante et qui est devenu également fortement controversé.

Mais commençons par le début ! Il y a un plus de deux ans un dentiste cairote qui n'était pas très connu des milieux littéraires a convaincu Jamal el-Ghitani, une des grandes figures de la littérature égyptienne contemporaine et directeur de l'hebdomadaire « Akhbar al-Adab » le seul journal du monde arabe totalement consacré à la littérature et aux livres, de publier sous forme de feuilleton un roman qu'il venait de finir. Après sa publication dans la presse, l'auteur décide de s'adresser à une maison d'édition et arrive avec beaucoup de difficultés d'en convaincre une petite maison d'édition qui décide de le publier. Et, très rapidement ce premier roman d'un auteur inconnu des milieux littéraires devient un grand succès de librairie en Egypte. Le succès s'étend à tout le monde arabe et le livre a été traduit dans plusieurs langues et vient de sortir récemment en France. Ce roman retrace l'histoire d'un immeuble qui a été construit au début du siècle passé au centre du Caire par le Président de la communauté arménienne du Caire et était considéré comme l'immeuble le plus chic de la ville. A l'époque l'immeuble était habité par la bourgeoisie cairote, les descendants des familles turques et l'élite liée au pouvoir royal. Mais, cet immeuble a connu toutes les turpitudes de la vie politique égyptienne et avec la révolution des officiers libres de 1952 et le départ d'une grande partie des étrangers, se sont les haut gradés de l'armée qui ont pris place dans les spacieux appartements de l'immeuble. Au fil du temps, cet immeuble s'est dégradé et les habitants aisés l'ont abandonné pour de nouveaux quartiers en dehors de la ville. En même temps, une nouvelle génération de locataires appauvris et de paysans migrants de leurs campagnes se sont installés, particulièrement sur les toits, donnant à cet immeuble cossu d'antan une nouvelle atmosphère populaire et totalement débridée avec des familles entières partageant une seule chambre. Alaa al-Aswani s'est particulièrement penché dans son roman sur cette période et a réussi à décrire avec beaucoup d'émotions, de délicatesse et d'humour la complexité des relations qui se sont tissées entre les occupants de cet immeuble. Mais, à travers ce microcosme, le roman a réussi à peindre un tableau de la société égyptienne d'aujourd'hui. Ainsi, on trouve les descendants de la vieille bourgeoisie égyptienne qui pleurent le temps perdu des palais et des fêtes, les nouveaux riches qui ont amassé d'importantes fortunes avec la libéralisation et l'infitah et aussi différents petits trafiquants. La description ne se limite pas aux phénomènes sociaux. Elle met en exergue le contexte politique avec l'autoritarisme et la corruption du régime politique. La contrepartie de cette fermeture de l'espace politique est la montée de l'intégrisme et de la violence d'inspiration religieuse incarnées dans le roman par le fils du gardien de l'immeuble qui devient un activiste suite à son exclusion du concours d'entrée de l'école de police. Mais, surtout le romancier parvient à pénétrer le monde des femmes et le décrit avec beaucoup de justesse et d'affection. De la fille du Pacha schizophrène à cette descendante de la bourgeoise cosmopolite qui tient un restaurant et qui par ses chansons rappelle ce temps perdu, jusqu'aux filles du « toit » qui promènent leur désespoir et leur envie de vivre entre amourettes, petites combines et rêveries, ce roman arrive à esquisser ce monde mystérieux des femmes d'Orient et de leur quête quotidienne pour des moments de répit face à la violence de l'ordre patriarcal. Enfin, le roman n'oublie pas de s'arrêter devant cette autre figure de la différence et de l'exclusion dans nos sociétés avec le tourment et la douleur des homosexuels. Plus que la vie au quotidien d'un immeuble, ce roman a réussi à peindre un formidable portait de la société cairote et des formes de la marginalité et du rejet qu'elle n'a cessé de secréter nourrissant la brutalité et la violence.

Pour ces raisons nous avions peur lorsqu'on a su que ce jeune metteur en scène allait s'attaquer à cette ouvre complexe et riche. On avait peur qu'il ne puisse pas saisir la violence et en même temps la drôlerie des rapports entre les gens ! On avait de l'appréhension quant à sa capacité à rendre compte de ce tableau pétillant et vivant du Caire ! Finalement le film est sorti depuis quelques semaines et on peut dire qu'il s'agit d'un chef d'ouvre ! Le jeune metteur en scène a véritablement réussi à rendre compte de la sensibilité, de la légèreté, de la verve et de la grâce du roman. Il faut dire qu'il s'est entouré d'une belle brochette d'acteurs égyptiens. Les plus grands acteurs ont répondu à l'invitation du producteur en dépit de certains passages controversés du film. Mais, ce sont surtout Adel Imam, le maître de l'humour égyptien, et Yusra qui ont retenu l'attention par la justesse et la sensibilité de leur présence. Le premier dans ce rôle de vieux Pacha décadent qui vit sur ses souvenirs d'antan et qui en même temps montre beaucoup d'affection pour ce nouveau monde de la marginalité qu'il côtoie tous les jours et qui est à milles lieux des palaces et du lustre qu'il a connu avant la révolution. Quant à Yusra elle a été merveilleuse en essayant d'aider le vieux Pacha tous les soirs à retrouver son monde par ses chansons et les mélodies de Piaf qu'elle lui chantait alors qu'il noyait son désespoir heureux dans le vin !

« L'immeuble Yacoubian » est un chef d'ouvre qui permet au cinéma égyptien, loin des feuilletons télé à l'eau de rose qui ne tarderont pas à envahir les télés arabes à l'approche du mois de ramadan, de retrouver ses grandes traditions réalistes inaugurées par Y. Chahine et Salah Abou Seif et qui ont sacrifié depuis la victoire de la télévision et des chaînes satellitaires sur le cinéma avec l'argent du pétrole !

 

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