Les années « Halim »

Hakim Ben Hammouda.

En mars 1977 disparaissait Abdel Halim Hafez l'un des plus grands noms de la chanson égyptienne et arabe. Halim comme on l'appelait à l'époque était avec Oum Kalthoum, Mohamed Abdelwahab et Farid al-Atrache l'un des quatre grands noms que la musique arabe classique ait jamais connu. A l'occasion du trentième anniversaire de sa disparition des numéros spéciaux de journaux, films et même un feuilleton télévisé produit par une chaîne satellitaire arabe sont venus rappeler le mythe que ce grand chanteur a représenté pour des millions d'Arabes. Pour moi ces publications et ces évènements ont été l'occasion de me rappeler les années « Halim » dans le monde arabe. Je tiens à préciser que je n'étais pas un de ses grands fans au moment où on ne jurait que par lui dans le monde arabe ! Je n'aimais pas cette musique et j'étais même prêt à supporter les foudres de mes amoureuses de l'époque qui ne juraient que par lui ! Pour moi, il représentait la variété légère qui ne pouvait s'accommoder de mon engagement ni de ma verve militante de l'époque. A la musique à l'eau de rose de Halim je préférais à l'époque la chanson militante et engagée du duo mythique de la chanson égyptienne Cheik Imam et Ahmed Fouad Nejm. Au moment où l'idole de ces adolescentes en fleur chantait l'ivresse de l'amour et la ferveur de la passion, Cheikh Imam narguait dans ses chansons le Président américain Nixon, pleurait la mort du Che, exaltait la lutte du peuple vietnamien ou célébrait les guérilleros palestiniens. Tout un monde me séparait de l'univers à l'eau de rose de Halim ! Et ce ne sont pas mes ferveurs pour ses admiratrices de l'époque ni les milliers de personnes qui ont accompagné son cercueil et encore moins les quatre femmes qui se sont suicidés le jour de son décès qui m'ont fait changer d'avis ! Rappelez-vous c'était un temps où il était de bon aloi d'être ferme sur les principes !

Pourtant quelques années plus tard je me suis découvert entrain d'acheter quelques CD de Halim. Les temps avaient effectivement bien changé ! Ma ferveur militante avait pris un coup avec la chute du mur de Berlin et le nationalisme militant des années 60 s'est bien effrité ! Par ailleurs, Ahmad Foued Nejm s'est séparé de Cheikh Imam laissant le vieux chanteur égyptien à ses souvenirs et à son amertume. Et, puis les chaînes satellitaires arabes avaient lancé la mode des chanteurs de cabarets de seconde zone ! C'est au moment des désillusions et de l'avènement de la médiocrité et de la platitude comme normes esthétiques dans la création musicale arabe que je suis revenu à Halim. Il faut dire que même la chanson de variété chez Halim avait un autre standing. L'une des dernières grandes chansons de variété que Halim avait composé avant sa disparition, « Kariat al-Fanjan » (La diseuse de bonne aventure) était écrite par le grand poète arabe Nizar Qabbani et composée par Mohamed El Mougi. Je me suis trouvé immergé dans le monde de Halim à écouter ses grands morceaux classiques dont « Ayyi Damt hozni la » (Aucune larme de tristesse), « Nibtadi Minin al-Hikaya » (Par où commencer notre histoire) et bien d'autres chansons qui ont fini par me réconcilier avec ce musicien de grand talent et d'une grande sensibilité.

Et, je pensais que mon intérêt allait s'arrêter là et que le mythe Halim se limitait à ces grandes chansons qui ont renouvelé la musique arabe classique. Mais, je me suis plongé ses dernières semaines dans la lecture des articles publiés sur le chanteur. J'ai pu également lors de mon dernier séjour au Caire voir le film « Halim » où le grand acteur égyptien Ahmed Zaki jouait son dernier grand rôle avant de disparaître. J'ai pu également voir quelques épisodes du feuilleton qui lui est consacré. J'ai découvert un autre monde que je ne soupçonnais pas. En effet, Halim était le grand chanteur du nationalisme arabe et des officiers libres qui ont déposé le Roi Farouk et ont ouvert l'Egypte à l'air de la révolution. Halim était l'ami de Nasser et de tous les dirigeants de la révolution égyptienne. Les années Halim n'étaient pas celles des variétés des années 70 mais plutôt celles de l'engagement militant en faveur du nationalisme triomphant dans les années 50 et 60. Halim a chanté la nationalisation du Canal de Suez, contre l'agression des britanniques, des français et d'Israël en 1956 contre cette nationalisation. Il était également du côté du nationalisme arabe à l'occasion de l'unité entre l'Egypte et la Syrie. Halim a aussi chanté la construction du Grand Barrage d'Assouan que la Banque mondiale avait refusé de financer. Et, puis des années durant il a chanté la victoire sur Israël et la libération de la Palestine par le nationalisme arabe. Durant la guerre de 1967 Halim a passé ses journées au siège de la radio à composer et à chanter la victoire de l'armée égyptienne.

Ainsi, Halim a été le véritable chanteur du nationalisme arabe comme Mohamed Abdelwahab aura été celui des derniers jours du Roi Farouk. Si Halim a chanté les grands moments du nationalisme triomphant il a été également touché par la défaite de 1967 et la disparition de Nasser. Il a alors cherché à noyer ses désillusions et ses douleurs dans la chanson légère. C'est à ce moment-là qu'il a composé ses meilleurs chansons d'amour. Mais, les émotions et le trouble des chansons d'amour n'ont jamais réussi à faire oublier à Halim son engagement. C'est alors que quelques années plus tard le « Rossignol brun », comme on l'appelait, disparaîtra pour toujours emportant avec lui rêves, émois, engagement et utopie ! Aujourd'hui en regardant derrière nous, ces années Halim paraissent bien lointaines de ce monde arabe livré à la médiocrité, à l'autoritarisme et aux rêves d'empire !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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